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Antigone – Jean Anouilh

Antigone a probablement été un de mes premiers coups de cœur littéraire. Le fait est d’autant plus étonnant que l’œuvre m’est arrivée par le biais de l’école et qu’elle a été au centre d’un travail et d’une analyse pendant plusieurs séances. Tout ce qui m’est restée, pourtant, est cette forte impression qui a su perdurer avec le temps. Plus que le conflit entre les lois humaines et les décrets divins, plus que l’opposition entre l’idéalisme et le réalisme, ce qui bouleverse comme un écho de l’âme c’est ce « non ». Entier et absolu. Archétypal. Inaliénable.

Titre : Antigone (ISBN : 9782710300250)
Auteur : Jean Anouilh

Nombre de pages : 122

Les protagonistes sont présentés d’entrée de jeu, séparés entre « ceux qui connaissent la Fatalité » et « ceux qui ignorent encore » et l’auteur en quelques phrases à peine dépeint les êtres et leur destin sans un mot de trop – et ce sera ainsi tout au long du récit : des phrases courtes et efficaces inscrites dans un échange dynamique, nerveuses comme les gestes d’un oiseau et tout aussi prêtes à s’envoler. Brèves pour rester pleines d’énergie mais porteuses d’informations importantes. Résumées pour donner plus de place à l’imagination et aux émotions. A travers le prologue, il explique également sans le savoir que, comme bien souvent, ce sont les individus les plus silencieux qui portent le poids du monde et de ses changements. Il fait comprendre que si l’histoire semble commencer à peine aux yeux du monde, elle est en fait déjà finie, décidée. Comme le Destin, par le Destin. Comme Antigone, par Antigone. Antigone qui coule entre les doigts, entre les discours. Comme l’eau ou le sable, comme le temps. Déjà, il est trop tard pour la retenir. Et cela à cause d’une conviction inébranlable, d’un refus de l’abandon. A cause du simple « non » d’un seul être.

Un refus ferme et sans appel d’une femme que l’on croyait fragile et sans intérêt véritable, sans originalité. Une force incroyable que rien ne parvient finalement à ébranler et qui balaie tout sur son passage, y compris sa propre origine. Un cri du cœur qui refuse toute concession, prêt à accepter toutes les conséquences. Antigone, c’est l’abandon de tout pour un geste tenu pour vrai. C’est l’affirmation de soi à travers l’exclusion des autres, le refus des principes de la société, le rejet du monde et de ses codes. Une révélation dans un conflit, dans un duel qui implique forcément, nécessairement la mort de l’un des parties ; une mort réelle, physique ou une mort morale par le biais de compromis. Les valeurs sont ébranlées, l’ordre est remis en question puisque c’est l’autorité même du roi, son oncle, qui est bafouée par les actes de la fille d’Œdipe : il ne reste plus au monde connu qu’à s’écrouler lentement, pièce après pièce, personne après personne, dans un effet domino.

Dire non une fois est une chose. En accepter toutes les conséquences, quelles qu’elles soient, en est une autre. La jeune femme le sait, ayant eu le temps de réfléchir à son acte et de polir sa résolution dans le secret de son cœur. Cette folie n’est pas une simple rébellion, n’est pas une de ses envies ponctuelles, frivoles, puisqu’elle réitère son crime et promet de continuer sur cette voie si elle est laissée libre et vivante. Confrontée à Créon, son roi et son oncle, le père de l’homme qu’elle doit épouser, elle continue d’affirmer et de s’affirmer. Le récit démontre alors toute sa force dans leur opposition ; on se rend compte que dire « oui » n’est pas toujours plus facile et qu’il faut des sacrifices si l’on veut sauvegarder l’équilibre, préserver ce qui nous est cher, protéger ceux que l’on aime. Même si cela veut dire se soumettre – se soumettre à l’injustice, à l’aberration, à l’Autre. Cependant, Antigone ne se laisse pas remodeler par la raison et reste sourde à ses arguments, à son vécu et à sa souffrance. Elle ne s’éparpille pas aux vents et aux besoins d’autrui, elle reste concentrée sur elle-même, sur sa propre nécessité.
« Moi, je n’ai pas dit « oui » ! Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires ? Moi, je peux encore dire « non » à tout ce que je n’aime pas et je suis seule juge. »
« Je ne veux pas comprendre. C’est bon pour vous. Moi je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir. »

Ainsi est-ce, jusqu’à ce que lui soit présentée l’absurdité de ce en quoi elle croit et le gâchis de toute cette passion au service de choses sans importance réelle. Sa résolution vacille, frêle chandelle dans le souffle du soir ; elle trébuche, perd de son assurance et hésite, reconsidère. Est prête à céder. Et puis la saveur du « non » lui remonte à la gorge lorsque Créon parle du bonheur qu’elle peut atteindre si elle veut bien refermer ses mains à temps sur lui, à ce bonheur précieux qu’il faut savoir entretenir. Auquel il faut savoir se conformer. Se vendre. Par fierté, par principe, par contradiction, elle réaffirme sa position. « Non ». Non à la raison contre ses sentiments, ses convictions, son individualité. Non à la soumission, non aux bracelets d’esclave, non à tout ce qui n’est pas elle.
« Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte… Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et de me contenter d’un petit morceau, si j’ai été bien sage. »

Ne pouvant changer un monde qu’elle n’accepte pas et se refusant à la subordination, la révolte d’Antigone ne peut mener qu’à sa mort, qu’elle accueille alors volontiers, faute d’autre choix, faute de meilleure option. Elle préfère consentir à la déraison. Pas pour mener une révolte contre Créon, pas pour offrir en réalité une sépulture à son frère : juste par honnêteté, juste pour elle. Parce que, selon ses propres paroles, elle ne peut faire que cela, rien d’autre que cela et qu’il faut faire ce que l’on peut. Elle ne peut être ni sauvée, ni contrainte. Elle ne peut que mourir.

Une conscience libre étant la négation d’une autre, les hommes dans leur quête d’eux même sont amenés à se combattre, à lutter pour la reconnaissance. Mais parce qu’elle porte en elle des passions trop grandes pour être enfouies loin à l’intérieur et qu’elle ne peut plus modérer les pulsions violentes qui l’habitent, Antigone se lève et refuse. Refuse d’être autre chose que ce qu’elle est en réalité, refuse d’adopter le masque que les autres veulent la forcer à porter, refuse de laisser son existence et son essence être modelées par des mains étrangères. Elle aurait voulu vivre, elle aussi. Toutefois, une vie creuse et fausse ne lui convient pas – plutôt mourir, alors. Mourir pour ce qu’elle croit, pour ce qu’elle tient pour vrai, au moins.

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Lycoris

4 Comments

  1. C’est en lisant ton article que je me suis rendue compte à quel point l’Antigone de Bauchau est à la fois très proche et très lointaine de l’Antigone d’Anouilh. Ta métaphore « Un cri du cœur qui refuse toute concession, prêt à accepter toutes les conséquences » n’aurait pas pu être mieux choisie pour rendre ces œuvres encore plus proches.

    • J’ai relu l’article que tu avais écrit avant de me lancer dans le mien et ce que tu avais dit sur « Le Cri » était très juste. Si ce n’est que la version d’Anouilh semble plus réduite à ce point là où celle de Bauchau a un contexte plus riche et permet de montrer d’autres aspects d’Antigone.

      La question que je me pose est : ne porte-t-elle pas déjà cette révolte en elle, ne serait-ce que par son nom (préfixe « anti ») ?

      • Antigone veut dire littéralement : aller contre les angles, donc ouais le Destin était contenu dans son prénom x) Ma prof de 3e nous avait dit qu’on pouvait utiliser ça pour nos mini commentaires donc oui cette hypothèse est valable !

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